Centre de Formation à la Thérapie de Famille a.s.b.l.

Le mythe de Sisyphe mis en perspective avec le thème de la deuxième conférence

mardi 27 juin 2017 par Melen marc

Préambule

Lors d’une conférence donnée le 6 décembre 2016 et conçue avec Isabelle Neirynck, dans le cadre du cycle “Sisyphe et les attracteurs : quand la maladie réorganise les relations familiales”, j’ai proposé une nouvelle amplification du mythe de Sisyphe. La conférence concernait les réorganisations familiales liées aux maladies du vieillissement. Le texte ci-dessous reproduit cette partie de la conférence.

Sisyphe

Nous voudrions pour terminer mettre en perspective le mythe de Sisyphe, un exemple d’attracteur ponctuel (la fourmi de Langton) et certains travaux de Gregory Bateson.

Pour rappel, Sisyphe, fondateur de Corinthe, est un être bourré de talents. Il excelle dans l’art du commerce et de l’industrie. C’est un habile artisan et un agriculteur avisé. Il a tellement de talents qu’il se croit tout permis, y compris de contrarier l’union de Zeus avec Egine, fille de Asopos. Cette facétie est celle de trop. Pour le punir, Zeus envoie Thanatos – la mort donc – afin qu’il emmène Sisyphe aux enfers. Sisyphe parvient à enchaîner Thanatos. C’est alors Hadès qui emmène Sisyphe de force aux enfers. Mais, prétextant ne pas avoir reçu des funérailles conformes au rituel en vigueur, Sisyphe remonte sur terre et omet de revenir aux enfers, comme convenu, une fois les funérailles célébrées. Zeus le condamne alors à cette pénitence que nous connaissons tous : pousser un rocher jusqu’en haut d’une pente puis recommencer car presqu’arrivé au sommet, le rocher dévalle la pente. Quelle lecture pouvons-nous faire de ce mythe en rapport avec nos préoccupations ? Nous avons déjà suggéré lors de la première conférence que le mythe de Sisyphe peut apparaître comme une expression métaphorique très ancienne de ce que la théorie du chaos qualifie attracteur ponctuel : c’est en quelque sorte le degré zéro du chaos, lorsque le système est organisé par un attracteur qui ramène invariablement le sytème à un état, en un point donné. Le système se fige, devient répétitif. C’est vrai, mais on peut aller plus loin en tenant compte du fait que l’activité monotone de la fin est précédée d’une activité débridée. Sisyphe s’agite dans tous les sens, il fait les 400 coups et déploie des trésors de créativité pour tromper les humains ou les dieux. Il y a donc une succession créativité/agitation – monotonie/temporisation. Or la théorie du chaos a développé des modèles pour comprendre ce passage de l’agitation au calme. Elle ne les a pas appliqués à Sisyphe mais à des organismes fictifs, comme la fourmi de Langton. La fourmi de Langton est un algorithme développé par Christopher Langton dans les années nonante. L’idée était de voir comment un “organisme” placé sur un damier allait se comporter en suivant quelques règles simples. Le comportement de l’organisme est ainsi régi par cinq règles simplissimes : Il ne reste pas en place Il passe d’une case à sa voisine Lorsqu’il quitte une case, la couleur de celle-ci est modifiée (blanc -> noir, noir -> blanc) Lorsqu’il quitte une case noire, il va sur la case voisine de droite Lorsqu’il quitte une case blanche, il va sur la case voisine de gauche.

On laisse se dérouler les opérations un grand nombre de fois et le résultat est toujours du même type : Au départ, la fourmi dessine des formes qui semblent aléatoires. Au bout de quelques centaines d’itérations de l’algorithme, des formes marquées par une certaine symétrie et ressemblant à des fleurs stylisées émergent. Au bout de plusieurs milliers d’itérations, la fourmi adopte un comportement totalement répétitf. Exit les belles fleurs stylisées, c’est une colonne qui se dessine. On dit alors que la fourmi emprunte l’autoroute. On peut bien sûr voir dans la fourmi de Langton, une nouvelle illustration de l’attracteur ponctuel : emprunter une autoroute et ne jamais la quitter est analogue au fait de pousser éternellement le même rocher dévalant la même pente. Et nous sommes tentés de juger l’évolution de manière défavorable. Mais se pourrait-il que le mythe de Sisyphe nous invite à une vision plus nuancée ? Et si, dans certaines circonstances, s’aligner sur un attracteur ponctuel était la meilleure forme d’adaptation ? C’est ce que semble suggérer une mise en perspective du mythe et de certains travaux de Gregory Bateson. Sisyphe, en héros prométhéen, défie les Dieux, mais contrairement à Prométhée – qui est toujours accompagné de Epiméthée qui offre un heureux contrepoids au caractère débridé de Prométhée – il agit toujours tout seul. Il n’accepte aucune autre vision du monde que la sienne. Il est sans limite. Il ne fait le deuil de rien. C’est ainsi, je crois, qu’on peut comprendre le premier châtiment qui lui est réservé : envoyer Sisyphe aux enfers, n’est-ce pas l’inviter à faire des deuils ? Peut-être pour renaître, comme Déméther, une fois les deuils accomplis. Mais Sisyphe est un être en défaut d’appartenance. Il ne sait pas que les limitations que nous imposent la vie en famille peuvent être libératrices. Entraîné dans une course en avant, il devient l’esclave de lui-même. Sisyphe n’a pas compris que nos liens entrecroisés dans nos réseaux d’éthique relationnelle peuvent être libérateurs. Il a cru pouvoir enchaîner la mort, il a cru pouvoir vivre vivre sans attache par rapport aux ancêtres en refusant d’aller en enfer. Il a cru pouvoir se défaire de toutes les chaînes qui le limitaient dans l’existence. Mais à se déchaîner tout seul, il se retrouve “enchaîner” à son rocher. Mais il est également possible que ce dernier châtiment soit ce qui soit arrivé de mieux à Sisyphe. Invoquons à présent Grégroy Bateson. Dans son ouvrage Vers une écologie de l’esprit, volume 1, Gregory Bateson relate largement les travaux qu’il a menés avec Margaret Mead sur les Balinais. C’est au départ de ces observations qu’il a forgé ses concepts d’éthos et de schismogenèse. Dans le chapitre Bali : le système de valeur d’un Etat stable, il montre comment les Balinais s’entendent pour organiser une société gouvernée par un état aussi proche que possible de l’équilibre. De puissants mécanismes régulateurs soutenus par des rituels communément observés font en sorte que les écarts à la norme ne s’amplifient jamais exagérément. Dans le chapitre Planning social et concept d’apprentissage secondaire, il montre que les Balinais apprennent à leurs enfants à considérer que la vie est faite de “séquences routinières, qui se satisfont en elles-mêmes” (p. 243). Il les invitent à “rechercher la valeur dans l’acte lui-même, plutôt que de la considérer comme moyen pour arriver à une fin” (ibid.). S’il en est ainsi, c’est que les Balinais “visent à travers le comportement routinier (…) à conjurer le risque toujours présent d’un faux pas”. (ibid.) Le comportement des Balinais est lié à un “évitement instrumental de la peur” (p.244). En remplaçant, cet évitement instrumental par une récompense instrumentale, Bateson y voit la source d’une certaine forme de bonheur. L’automatisme routinier peut nous amener à être “ mobilisés par un espoir sans nom, sans forme et sans lieu, d’une réalisation extraordinaire. Pour qu’un tel espoir soit efficace, il est à peine besoin de définir cette réalisation. La seule certitude requise c’est l’idée qu’elle peut surgir à tout moment, au coin de la rue, et que, vrai ou faux, cela ne peut être aucunement vérifié” (ibid.). Au fond, l’ultime punition de Sisyphe est un cadeau que Zeus lui fait. Camus l’avait bien perçu, lui qui voyait dans ce mythe, une forme de solution à l’absurde de l’existence : certes, la vie n’a pas de sens, mais si nous renonçons à lui trouver un sens absolu, en faisant au mieux les tâches les plus quotidiennes, l’homme peut alors se défaire de l’angoisse existentielle en acquiérant le sentiment d’une utilité. Le fait de bien exécuter la tâche qu’on fait, aussi banale ou ancillaire soit-elle, peut devenir source de bonheur. C’est ainsi qu’il peut imaginer un Sisyphe heureux. Bateson aboutit à la même conclusion en soulignant que l’automatisme routinier soutenu par le sentiment d’une récompense instrumentale nous amène à agir comme “la mère qui se dit que, pour peu qu’elle accorde à son enfant une attention constante et suffisante, elle peut en faire ce phénomène rare : un homme heureux”. (p. 245). Nos propres réflexions nous ont conduits à des conclusions similaires : face à la catastrophe que représente les maladies liées au grand âge, nous aurions tendance à nous démener, à refuser le déclin puis la mort, à rechercher désespérément le retour de jours meilleurs. Mais, comme Sisyphe, si nous acceptons de faire le deuil de tels espoirs, et à porter notre attention sur ce qui se passe dans le présent, pour bien réaliser les gestes d’accompagnement de fin de vie, par exemple ; si nous acceptons que l’heure n’est plus à faire endosser de nouvelles dettes à nos proches, qu’au contraire l’heure serait plutôt à l’exonération, alors nous nous rapprocherons peut-être du bonheur. En nous rapprochant de la fourmi de Langton ou de Sisyphe, et en retirant du plaisir dans l’exécution routinière des gestes adéquats dans ces moments là, nous pouvons éprouver quelque chose d’assimilable à une forme de bonheur. Permettre à une personne âgée de vivre la meilleure mort possible après avoir subi les affres de la souffrance liées à la maladie, ne procure certainement pas l’extase mais un légitime sentiment de satisfaction. Ce n’est déjà pas si mal. Je crois que Sisyphe l’a compris. Après avoir refusé la mort, il accepte la mortification et dans cette mortification par le deuil de sa toute puissance, il apprend à prendre du plaisir dans l’exécution de la tâche elle-même.

Alors, peut-être qu’à la question de savoir si Sisyphe est condamné à pousser inlassablement le rocher de la maladie liées au grand âge, nous serions tentés de dire que à un certain niveau et à partir d’un certain moment, c’est ce que nous lui suggérerions, pour son bien et celui de son entourage. Qu’il prenne l’autoroute de l’acceptation.


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